Martine Birobent fut l’une des toutes premières artistes québécoises associées à la mouvance Outsider Art ou Art Hors-Normes, posture contemporaine dérivée de l’art brut. Décédée d’un cancer et ayant bénéficié de l’aide médicale à mourir le 30 mars 2016, au Québec à Asbestos (Val-des-Sources), la sortie du documentaire Birobentesque marque les 10 ans de cet anniversaire. Martine, en une quinzaine d’années d’activités dites de seconde carrière, a fondé la Galerie des Nanas à Danville (Québec), été invitée en résidence à la Biennale Hors-les-Normes de Lyon, Out Of The Box de Genève et participé à trois reprises à la Outsider Art Fair de New-York. Birobentesque revient sur son parcours par le truchement d’une entrevue donnée à Lyon en novembre 2015, dans le cadre de l’exposition “Les parures de l’intime” à la galerie Le cœur au ventre. Elle ne savait pas encore qu’elle n’avait plus beaucoup de temps devant elle et ses propos sont parfois prémonitoires. L’entrevue est un témoignage-testament. Elle revient sur son travail tout en couleur et en naïveté qui aborde néanmoins la violence faite aux femmes et aux enfants, la censure et l’autocensure, le féminisme, la ménopause et le temps, les mutations génétiques, l’androginité, l’art académique et l’art hors-normes. Singulière, drôle et attachante, elle nous partage ses motivations à créer, comme un exutoire aux vicissitudes d’une vie pas toujours simple.
“ Pour moi, l’art est comme un Valium, c’est un Ativan, un très bon Ativan, ça me permet justement de ne pas carburer aux médocs. C’est une source de vie, d’être, d’existence. Au moins, pendant que tu crées, tu ne te lamentes pas sur toi-même, tu es occupée, tu tripes, c’est beau, tu joues, tu vois ? ”
2016, l’année du singe de l’horoscope chinois, aura été ma “Year of the Monkey”. Adieu Martine et adieu aux grands protagonistes de la trame sonore de nos vies David Bowie et Leonard Cohen. Le 23 janvier, alors que Patti Smith errait en Californie et à l’urgence de l’hôpital de Marin County au chevet de Sandy Pearlman, nous marchions péniblement Martine et moi une 5e avenue fermée à la circulation par la tempête de neige du siècle sur New-York. La Outsider Art Fair à laquelle elle participait ce weekend là avec espoir était annulée. D’importants efforts foutus. Si souvent vient-elle encore me retrouver la nuit, comme si elle émergeait de ce blizzard. Au réveil, je ne sais plus où je suis, qui je suis. L’ancienne vie télescope la nouvelle vie. Lorsque je traverse le pont de la Guillotière, je ne sais plus si c’est pour aller pousser la porte de la galerie La Rage ou aller retrouver Mimi au St-Nizier. Je me ramasse pantois au-dessus du Rhône. Le passé s’efface lentement et le présent bégaye. Il s’esquive. Il file. Nous sommes désormais en 2026, l’année du cheval de feu. Entre le Plateau Mont-Royal et la ruelle Christophe-Colomb et Boyer, Danville et la rue de Grandpré, St-Zotique et la rue de la Lozère, je rêve que French B donne des concerts aux Foufounes Électriques et que je n’arrive pas à démêler mes fils pour me brancher. Le Dream Inn et le WOW Café de Patti sont mon Randy’s Donuts et mon Hamburger Haven à moi, son Sandy est mon Ian et les souvenirs m’enveloppent dans un brouillard d’acouphènes.
Le documentaire Martine Birobent – Birobentesque est-il la fin du purgatoire, le début de la rédemption ? 20 minutes qui se sont imposées sans trop réfléchir. Portées par la voix de Martine et les questions d’Esteban. Il révèle la surface de l’œuvre. Il y aurait encore tellement à dire, mais qui d’autre qu’elle pour le faire ? J’ai toujours 40 minutes d’entretien audio de 2009 non-débriefés, certainement une centaine d’œuvres importantes réparties entre un locker à Montréal et un garage à Lyon, plus de 300 photos d’œuvres qui n’apparaissent pas dans le film. Alors qu’elle était vivante, elle était souvent prise de tristesse lorsqu’elle constatait que son travail ne plaisait pas. Pourtant, on a affaire à une approche du crochet sur objet inédite, celle des poupées muselées. Quant à son travail pictural et sa sculpture sur bois, ils sont à notre époque ce que fut l’expression artistique de quelques maîtres du passé. Ils osent dépeindre le réel. Je suis toujours convaincu de la beauté et de la puissance de sa parole et non, la rédemption n’est toujours pas au rendez-vous. Je m’en voudrais de mourir sans trouver le moyen de mettre à l’abri et en valeur une œuvre que j’aime avec encore plus de conviction qu’avant le décès de sa merveilleuse conceptrice. Si elle vivait toujours, elle serait sidérée par la tournure que prend le monde, elle qui la craignait et pleurait devant la télé à l’heure des bulletins de nouvelles. Nous sommes toustes des poupées muselées. La vie continue.
Martine Birobent – Birobentesque sur Vimeo
Documentaire – 2026, 20:45 minutes – 1280 x 720 | MP4 / H.264
Jean-Robert Bisaillon | Réalisation, photographies et montage, musique originale : « Le corbeau noir » et « L’enfant ritalin », co-écrites avec Martine Birobent
Esteban Kang | Entretien et caméra à la galerie Cœur au Ventre de Marion Hanna-Oster, Lyon, Novembre 2015

Autre article sur Martine et la Galerie des Nanas

No responses yet