Graham Davies est le lobbyiste officiel des éditeurs de plateformes de streaming à Washington. Il publie dans le journal montréalais The Gazette du 7 janvier 2026, un article d’opinion critique de l’adoption par le Québec de la loi 109 sur la découvrabilité des contenus culturels en ligne. Sa posture se résume à affirmer que les leviers technologiques du streaming suffisent à la mise en valeur des contenus québécois et que la loi pourrait priver les abonnés de leur libre choix d’écouter ce dont ils ont envie. 

Pour y parvenir M. Davies utilise un exemple et des statistiques. Or, nous savons bien qu’il est possible d’utiliser les statistiques pour soutenir une position comme son contraire. Nous aimerions que l’industrie du streaming qui domine désormais l’écosystème de la distribution et de l’accès à la culture en ligne soit honnête et circonspecte lorsqu’elle défend ses innovations et l’intérêt des consommateurs d’œuvres culturelles. Au risque de se répéter sur une question de principes, la culture est un bien commun sensible que nous ne pouvons pas traiter exactement comme une autre marchandise.  Il faut assurer ses chances à la diversité et ne pas promouvoir strictement des produits blockbuster sinon nous devenons tous des moutons au cerveau formaté.  Les industries culturelles qui négligent ce constat risquent elles-mêmes de se priver d’une diversité des sources de revenus en concentrant leur offre sur des produits dont nous pouvons facilement nous lasser et en négligeant des phénomènes qu’ils ne parviennent pas toujours à expliquer. 

L’un de ces phénomènes, que Graham Davies utilise de surcroît comme argument massue pour sa défense du libre choix des consommateurs de musique, est celui du succès de la chanson de Patrick Watson “Je te laisserai des mots”. En gros, ce succès prouverait qu’il n’est pas difficile de trouver des contenus en français sur les plateformes d’écoute par abonnement. Pour être honnête, ne devrions-nous pas considérer ce cas de figure comme une anomalie et éviter de fonder une quelconque démonstration dessus ? 

Peut-on vraiment prétendre que c’est l’industrie du streaming musical qui est responsable du succès de “Je te laisserai des mots” ? Un fil de conversation sur Reddit offre quelques pistes d’explication très plausibles et documentées (2). En fait, la popularité de la chanson découlerait d’un mème sur TikTok en contexte de crise COVID. Celles et ceux qui comme moi aiment Patrick Watson, savent aussi que ses chansons en français tiennent de l’exception. Les artistes similaires qui lui sont associés dans les playlists ne sont pas des artistes d’expression française (3). Le phénomène Watson a par conséquent très peu de répercussions sur les recommandations de contenus francophones par filtrage collaboratif. Le filtrage collaboratif est ce que Davies nomme le consumer choice and organic enticement, sous-entendant que les services en ligne sont neutres quant aux recommandations faites aux consommateurs. Il cite enfin un sondage Léger qui affirme que les Québécois ne veulent pas que leurs choix soient influencés par le gouvernement. Que sait-on de la position des Québécois qui apprendraient que les plateformes ne se gênent pas en revanche pour influencer leurs choix ? Un algorithme de recommandation automatique n’est jamais neutre. Il fonctionne à partir de règles techniques que nous ne connaissons pas, car elles relèvent du secret des entreprises. Comme le titre de l’article de Davies l’affirme, la question n’est pas de limiter les choix mais de promouvoir ce qui fonctionne (the question cannot be how to limit consumer choice — it must be how to build on what is already working). Sur cela, les promoteurs de la découvrabilité sont, comme moi, entièrement d’accord. Mais il ne faudrait pas oublier de s’occuper aussi de ce qui ne fonctionne plus. 

Alors s’il est honnête, Graham Davies a le devoir de reconnaître que Spotify n’est pas responsable du succès de Patrick Watson, que ce succès n’est pas un succès québécois et qu’il est une exception. Il a aussi le devoir de considérer la baisse significative de la part de marché des artistes québécois auprès des québécois, dans l’offre en streaming, telle que démontrée par d’autres statistiques, notamment celles de l’Observatoire de la culture et des communications du Québec se basant sur l’agrégateur de données LUMINATE pour les plateformes Spotify, Amazon et Tidal (4). Comment explique-t-on cela ? 

Travestir les faits n’est pas un bon calcul pour promouvoir l’adhésion des consommateurs aux services de streaming membres de la DIMA au Canada. Il faudrait aussi que la DIMA se questionne sur sa possible adhésion à la politique ultra-protectionniste de Donald Trump et sur l’opposition faite par les États-Unis à toute forme de régulation de l’Internet, comme c’est le cas en Europe. Il faudrait revoir le logiciel de défense des éditeurs de plateformes de streaming avant que celui-ci ne cause plus de tort que de bien à la relation entre les artistes, les publics et les services d’écoute. S’il n’est pas déjà trop tard. 

(1) Graham Davies, 7 janvier 2026, Opinion : Leave music discovery to Quebecers, not the government – Instead of imposing restrictions, Bill 109 should build on what already works. The Montreal Gazette https://montrealgazette.com/opinion/op_eds/opinion-leave-music-discovery-to-quebecers-not-the-government  

(2) Quel est le problème avec la chanson « Je te laisserai des mots » ?  https://www.reddit.com/r/OutOfTheLoop/comments/1d2u553/whats_the_deal_with_the_song_je_te_laisserai_des/?tl=fr 

(3) Une seule artiste similaire sur 40 (la française Pomme) : https://open.spotify.com/intl-fr/artist/7bPs6jf983f0bjRAt1yxDM/related 

(4) Institut de la statistique du Québec, Optique culture – Numéro 107, août 2025, tableau 8, page 17, https://statistique.quebec.ca/fr/document/ventes-enregistrements-sonores-au-quebec 

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