(extrait du catalogue de l’exposition « Attention : État brut – Regards croisés sur l’art hors normes » tenue à la Chapelle historique du Bon-Pasteur, Montréal, 28 septembre au 5 novembre 2017)
Au moment où vous lirez ces lignes, La Galerie des Nanas, située à Danville, en Estrie, aura cessé ses activités. Ouverte le 2 septembre 2011, fermée le 4 septembre 2017, elle aura tenu pavillon deux saisons après le décès soudain de son âme fondatrice, l’artiste Martine Birobent.
Dès le départ, La Galerie des Nanas a choisi la posture esthétique et éditoriale de promouvoir le travail des femmes, très actives au sein du mouvement des arts singuliers, outsiders, intuitifs et autodidactes. Cette approche a rapidement permis la construction de liens avec les « singulières » à l’étranger. Les carrières artistiques des femmes autodidactes sont trop souvent taxées avec mépris de « secondes carrières » : nombreuses sont celles qui effectuent un retour à la pratique artistique après avoir été soutien de famille, mais leurs motivations ne sont pas suffisamment prises au sérieux par les milieux de l’art contemporain, de l’histoire de l’art, par les institutions qui soutiennent la création professionnelle, par les galeries commerciales, là où le tailleur est de mise. Cela est vrai au Québec et à l’étranger. Or, le vécu de ces femmes, leur regard libéré des diktats institutionnels et le grand plaisir qu’elle tirent à créer après avoir été maintenues dans des carcans économiques et sociaux divers, en font de dignes héritières des mouvements historiques de l’art brut et hors normes. La forte représentation des femmes dans les salons, publications, foires, biennales et musées consacrés à l’art brut et outsider en est symptomatique. Ainsi, La Galerie des Nanas s’est rapidement retrouvée associée à ces courants, parce qu’elle a osé émettre l’hypothèse que les femmes y jouaient un rôle essentiel, analogue à celui qu’elles avaient joué chez les surréalistes, et que ce rôle se devait d’être souligné, encouragé et promu.
Bien que La Galerie des Nanas quitte la scène et que l’actuelle exposition en constitue le chant du cygne, elle reste néanmoins très fière du travail accompli et des traces qu’elle laisse dans le paysage. Je souhaite, en terminant, saluer le merveilleux travail d’artistes que l’actuel cadre n’a pas permis de présenter, notamment celui de Christine Béglet, Mimi Traillette, Hélène Lagneux, Marie Morel, Ody Saban et de nombreuses autres. Je souhaite également attirer l’attention des publics québécois sur les manifestations et acteurs internationaux des arts singuliers et hors-normes qui furent nos sources d’inspiration, nos ouvreurs de conscience: Laurent Danchin, Nicole Estérolle, Sophie Lepetit, la Biennale Hors Normes de Lyon, la Halle Saint-Pierre à Paris, le Jardin des Tarots de Niki de Saint-Phalle en Toscane, le Site de la création franche de Bègles, la biennale Out of The Box à Genève, la Outsider Art Fair de New York et Paris, INTUIT à Chicago et AVAM à Baltimore, ainsi que les magazines Raw Vision et Hey !
Jean-Robert Bisaillon
Cofondateur de La Galerie des Nanas
Martine Birobent
Martine était d’abord une sculpteure qui travaillait la matière (…), elle voulait garder l’emprise sur son corps jusqu’à la fin. On avait affaire à une artiste dont la vie tenait uniquement à sa capacité de créer. À partir du moment où elle n’en était plus capable, elle n’était plus dans la vie (Jean-Robert Bisaillon, cité par Yvan Provencher, La Tribune de Sherbrooke, avril 2016)
Née à Mont-de-Marsan en France en 1955 et décédée à 60 ans, le 30 mars 2016 à Asbestos au Québec, Martine Birobent a eu recours à l’aide médicale à mourir. Personnalité rieuse et enthousiaste, capable de mobiliser et d’émouvoir facilement, elle parvenait à transcender un passé difficile, qui constituait le principal moteur de son travail. C’était une touche‑à‑tout passant de la peinture à la résine, de la fibre de verre au bois, des objets glanés au tricot et au crochet, aux assemblages de poupées cassées, porteuses d’un narratif puissant. Elle aimait « jouer » comme jouent les musiciens, improviser, laisser s’exprimer son « sus‑conscient ». Tous les jours, elle investissait les recoins de son atelier et créait de nouvelles œuvres avec passion, toujours guidée par le besoin de dénoncer la censure, la famille, les violences faites aux femmes, aux hommes ou aux enfants, la bêtise et le manque de légèreté. Son travail crève de sens, sa mémoire est vitale. En 2011, elle fonde La Galerie des Nanas pour pouvoir montrer son travail qui dérange alors, et qui dérange encore.


No responses yet